J’avance lentement dans les herbes hautes, m’enfonçant dans le sol meuble. Il a plu. De l’autoroute proviennent quelques lumières puissantes, déchirant le rideau sombre qui se forme juste avant l’aube. Le terrain, situé entre une usine de sacs-poubelle et un entrepôt agricole sert de décharge : aux cailloux qui m’empêchent d’aller droit s’ajoutent des morceaux de caoutchouc usé et des pièces d’acier rouillé. En dépit de ces obstacles, je sais clairement où je vais, chaque pas me porte plus près d’elle. Elle m’appelle. Comme un aimant, elle m’attire à elle, me guide grâce à un fil invisible, tous mes sens en éveil.
Je franchis un monticule de terre et l’aperçois enfin. A demi-cachée par la végétation indisciplinée, son bras clair est tendu vers une petite marre d’eau sombre. Je m’approche plus rapidement, effleure la mince couche d’étoffe déchirée qui recouvre encore sa poitrine. En penchant la tête, je distingue le reste de son corps sans vie. Son épiderme est zébré de marques sombres. Tout son buste semble avoir été lacéré au couteau et les chairs gonflées ont presque refermé certaines plaies tandis que d’autres ont éclaté. Je me penche plus près. Inspire profondément, humant son parfum persistant malgré les odeurs de pourriture propres à un cadavre qui se décompose. Sa peau sent un mélange de rose et de myrtille. L’une des plaies près de son cou livide est si grande qu’on distingue la clavicule parmi les morceaux de muscle salement abîmés. Mes collègues sont déjà passés par là.
Tels des éclaireurs, ils repèrent les aspects les plus intéressants mais les dégradent beaucoup. Après leur passage, et le mien, l’équipe médico-légale sera capable de déterminer avec précision le moment du décès et même, avec un peu de chance, les coups superficiels et ceux qui ont été fatals. On pourra alors évaluer la force du suspect, sa taille et son poids, avec quelle main il a frappé, quel type d’arme et parfois, avec beaucoup de chance, son sexe.
Mon existence est curieuse. Je suis La Mort, je suis attiré par Elle, je ne vis que grâce à Elle et je ne réponds qu’à Elle. Je suis La Mort et je suis aussi celui qui L’explique. Sans moi, Elle reste obscure. Mes actions La rendent concrète, vraie et Lui enlève aussi la part de peur propre aux êtres humains qui cherchent à tout comprendre, qui craignent ce qu’ils ne saisissent pas. Les animaux ne s’attachent pas à la signification de La mort, ils L’acceptent. Leur instinct leur permet parfois de L’éviter mais, au fond, ils connaissent parfaitement la conclusion inévitable qui les attend.
De ses yeux presque sortis de leur orbite, elle m’observe. Quelles gouttes parcourent son cadavre froid, depuis une mèche de cheveux, elles descendent sur ses lèvres bleuies pour se perdre entre deux dents. Je me glisse entre le tissu et sa peau. Mords enfin la chair, vorace. Curieusement, elle n’a perdu qu’une faible quantité de sang et la viande desséchée en surface se révèle juteuse et tendre. Je m’en délecte.
Ma gourmandise me sera fatale. Me penchant vers l’os, je glisse et je tombe sans trouver aucune prise pour arrêter ma chute. Celle-ci dure longtemps, et lorsque j’atterris, mon dos heurte un objet dur. Je suis dans le noir complet. Je tente de trouver une paroi qui me permettrait de remonter. Sans succès. Privé de mes yeux, je panique. Là-haut, son sang m’attend.
Après quelques jours, ne pouvant sortir, je meurs. Mon corps va sécher et, bien à l’abri dans ma prison opaque, je serai découvert en même temps que le cadavre. Un interne médecin-légiste me regardera avec curiosité, fascination peut-être. On me transférera à un entomologiste, qui m’adorera. Je suis fruit de la nature hystérique, je suis l’Histeridae.
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