Je suis étendu sur le dos, silencieux, détendu à présent, et j’attends, je guette une réaction, un mot, un signe d’elle. Elle reste là, le visage caché dans ses cheveux, la tête enfouie dans l’oreiller. D’où je suis, je perçois les tremblements de son bassin. Puis de son dos. Elle pleure. Elle est douée pour suffoquer en silence, en fourbe presque. Je sais déjà que quand je poserai la main sur son épaule et que je murmurerai quelques paroles, elle saura faire disparaître ses larmes et me regardera d’un oeil rougi, mais sec.
La lumière filtre à travers l’épais rideau noir des chambres du Mama Shelter. J’aime cet hôtel avec ses ascenseurs, ses murs et ses sols recouverts de citations, de petits mots. Dans le grand miroir le long du mur, j’aperçois le reflet de ma jolie compagne de quelques nuits. Un courant d’air fait trembler le rideau et un rayon blanc et doux vient caresser ses courbes. Il s’est passé quelque chose d’étrange cette fois-ci. De différent. Je l’ai senti tout de suite. La vitesse de sa respiration, ses gestes, un abandon que je ne lui connaissais pas. Pendant un quart de seconde, j’ai vu qu’elle avait perdu le contrôle, et j’ai serré plus fort mes mains autour de sa gorge, je me suis laissé partir aussi.
J’aime me réveiller près d’elle, souvent sous ses caresses. Julie a le chic pour dormir peu, elle m’épuise parfois d’avoir si faim de moi. Je la laisse évacuer. Douleur ? Tristesse ? Rage ? Qu’est-ce qui peut bien la faire pleurer ? Son cou est un peu marqué, elle va garder une trace bleuie de mes doigts cette fois-ci, j’y suis peut-être allé trop fort. Elle me rend animal, vorace, incontrôlable, un peu plus à chacune de nos rencontres. Ça a commencé presqu’au hasard, un soir où nous avions bu, beaucoup. Elle parlait trop librement pour que je reste de glace et, quelques instants durant, j’ai oublié tout le reste, je l’ai suivie aux toilettes. Nous avons fait l’amour contre la porte, comme des ados, conscients des allées et venues des serveurs qui nous avaient démasqués. Comme des ados, vraiment. À cela près que je fréquente désormais des bars moins glauques et mieux entretenus. La découverte de l’autre, enivrés de désir et de bon vin, s’était poursuivie, et cette première infidélité à ma femme dura des mois.
Je me penche enfin vers elle, cale mon visage au creux de sa nuque et demande, dans un souffle : « hey beauté, que se passe-t-il ? » Sa joue est humide et chaude, à l’inverse de tout son corps qui est frais. Le corps féminin régule bizarrement sa température. Elle se redresse et ses yeux brillent dans la pénombre, elle prend son temps pour retrouver sa voix, qu’elle a grave lorsqu’elle me répond :
« - Je me demande si je n’ai pas joui.
- … Et ?
- et… c’est tout ?! »
J’ignore encore si c’est son anorgasmie qui la rendait si sensuelle et libérée. Aurait-elle été aussi loin dans la recherche du plaisir si elle l’avait trouvé plus tôt ? Elle avait développé un véritable « savoir-faire », à force d’observer, de guetter les réactions de ses amants. Ses mains n’étaient jamais trop douces ou trop brutales, ses hanches étaient souples et habiles, sa langue, délicieuse. Je crois qu’elle se foutait un peu de l’orgasme, son plaisir elle l’avait, ça se voyait. Elle me racontait parfois comment, avec certains amants, les meilleures sensations disparaissaient vite au profit de la pression du « je vais te faire jouir ». La dictature de la jouissance, stéréotype des magazines, « comment lui donner plus de plaisir », « L’orgasme, tout le monde y a droit », « êtes-vous vaginale ou clitoridienne ? ». Culpabiliser, normaliser, chiffrer les plaisirs charnels pour faire vendre, beau diktat des magazines qui rend la femme mendiante de son propre corps.
« L’orgasme ça s’apprivoise ma belle, tu verras, ce n’en sera que meilleur les prochaines fois. » Je n’ai jamais pu lui démontrer ce que j’avançais, elle me quitta avant.

La plume est toujours aussi soignée. C’est toujours un plaisir de te lire.
Hé bin, c’est agréable de pouvoir (enfin !) découvrir ton texte. L’idée est jolie, et la façon de le dire encore plus
Faut dire qu’en ce moment aussi, j’ai particulièrement envie de lire ce genre de choses, et…bin oui, tu le fais très bien.
(et pis merci pour la pub !)