T’avais été propulsé dans un quartier à la con après ta formation. Au début, ça t’a clairement fait chier de traîner dans trois rues toute la journée. Puis tu reconnaissais des gens, et t’étais reconnu, tu rassurais les grand-mères et tu prenais les plaintes, même si, souvent, tu avais plus l’impression d’être dans l’urbanisme que dans la police municipale. Et puis il y avait les gosses. Ceux du HLM, et ceux qui glandaient devant le collège aux heures de perm’, tu discutais avec eux, tu les emmenais même faire une partie de foot ou de basket après tes heures d’astreinte. Parfois, ils allaient trop loin. Tous. Tu savais les engueuler en douceur, leur faire réparer leurs conneries, tu étais aimé, respecté, et tu le rendais bien. Pour toi c’était la part d’héroïsme d’une vie ordinaire.
La politique ce n’était pas trop ton domaine. Toi tu étais sur le terrain, tu voyais vraiment ce qu’il s’y passait, tu savais très bien quand la répression était utile, et quand ça ne servait à rien de foncer dans le tas. Là-haut ils avaient fait des études, ils savaient lire des rapports et faire des prévisions, calculer des coûts, l’élite de l’entre-deux chaises. T’espérais juste que tu votais pour le bon comptable tous les cinq ans. Tu as été content, presque soulagé, le 18 mars 2003 lorsque tu as entendu que la LSI avait été adoptée. Plus d’effectifs étaient annoncés, un espoir mitigé de panacée ? Puis sont venus quelques temps après les réductions de coûts, moins de flics, moins d’assistants sociaux, moins de tout, le déclin d’une fonction régalienne qui avait fait élire un nain puissant. C’était pas tant qu’il s’en foutait, mais le libéralisme l’emportait sur le populaire et ce fût le début de la concurrence sécuritaire.
D’une manière générale (même si les exceptions sont nombreuses), les élus municipaux des villes tranquilles et quelques peu aisées concentraient leurs moyens sur l’entretien de la voirie et l’apport d’un peu de culture, de confort, sur la maîtrise de l’urbanisme pour rester une petite ville pas trop chère et où tout le monde se salue à la boulangerie. C’est quand tu galères pour acheter ta baguette que tu te dis que ça craint et que tu votes en fonction de ton barème de trouille.
Tu t’es vu muté dans un centre plus grand, on t’a même proposé, quelques temps après, de devenir CRS. Tu as refusé, tu préférais les prisons. Tu te disais que tu pourrais peut-être, quelque part, les aider à s’en sortir. Ce jour là, tu portais ton nouvel uniforme depuis deux semaines et la maison d’arrêt déjà surpeuplée accueillait de nouveaux locataires. Un fourgon s’est ouvert et tu as aperçu quelques têtes maussades, quelques regards mauvais. Puis trois gamins que tu croisais tous les jours dans ton quartier. Après ton départ, plus personne n’était là pour empêcher leurs conneries ou les foutre devant le mur qu’ils avaient tagué la veille, avec une brosse et un seau d’eau. « Rendre à la société ce qu’on lui a pris. » Du coup, ils ont enchaînés les dégradations, les petits délits, avant de passer à du plus lourd. Comparution immédiate. Le juge était jeune, voulait faire du zèle, montrer l’exemple dans ce lieu où la délinquance reste faible, et les gosses se sont mal défendus, ont été mal défendus peut-être. Et là, quand tu les as vu, tu t’es dit que t’étais devenu un connard ordinaire.
